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« L'idée de Sam était belle et folle : monter l'Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth. Voler deux heures à la guerre, en prélevant dans chaque camp un fils ou une fille pour en faire des acteurs. Puis rassembler ces ennemis sur une scène de fortune, entre cour détruite et jardin saccagé.
Samuel était grec. Juif, aussi. Mon frère en quelque sorte. Un jour, il m'a demandé de participer à cette trêve poétique. Il me l'a fait promettre, à moi, petit théâtreux de patronnage. Et je lui ai dit oui. Je suis allé à Beyrouth le 10 février 1982, main tendue à la paix. Avant que la guerre ne m'offre brutalement la sienne... »

Ce troisième roman de la rentrée littéraire restera comme l'illustration du fait qu'il ne faut pas abandonner trop rapidement un livre auquel on n'accroche pas. En effet, alors que le résumé m'alléchait, la première partie, très post-mai68, ne m'a pas franchement emballée. Les activités de ces militants gauchistes parisiens ne m'intéressaient pas spécialement, et, n'eut été le premier chapitre, je n'aurais pas été convaincue que, oui, l'action se déroulerait bien à Beyrouth et que cela valait la peine de continuer.
Voila donc Georges prenant la place de son ami Sam à Beyrouth, laissant sa femme et sa fille à Paris et partant à la rencontre de ses acteurs, Chiite, Palestinienne, Chrétien, Druze, etc. Autant le dire tout de suite, la politique et l'Histoire du Moyen-Orient ne faisant pas partie des sujets que je maîtrise, j'aurais dû prendre des notes dès le début. Je ne l'ai pas fait. Bien... ça n'a certes pas facilité les choses, mais le récit reste quand même abordable et compréhensible. Disons que je me suis davantage attachée au côté humain et artistique qu'au versant politique.
Nous voila donc au Liban, et à partir de ce moment, la tension va crescendo. L'auteur, Sorj Chalandon, est un ancien reporter de guerre. Et cela se sent, se lit. Il sait de quoi il parle et il le fait bien. Davantage que les attaques (même s'il y des scènes de bombardement), il se penche sur les vestiges et sur les humains : béton, cendres et corps. Lorsque Georges découvre Chatila dévasté, ce n'est plus de la littérature, c'est du reportage. C'est une scène de carnage qu'il déroule sous nos yeux comme il l'a peut-être fait, par le passé, dans les pages de son journal, à la limite de l'insoutenable parfois.
Et au milieu de cette guerre, le théâtre. Une impression d'irréalité parfois (2h de théâtre dans un pays en guerre?), mais un parallèle intéressant entre Antigone et la réalité, entre l'histoire et l'Histoire : "Tous ceux qui avaient à mourir sont morts. Ceux qui croyaient une chose, et puis ceux qui croyaient le contraire -même ceux qui ne croyaient en rien et qui se sont trouvés rapidement pris par l'histoire sans rien y comprendre".
C'est un roman très dur mais superbement écrit (oui, malgré ma déception initiale), qui mêle une réflexion sur la vie, l'engagement, l'amitié et l'espoir. Sur la bêtise humaine aussi, avec cette guerre dans laquelle on ne sait vraiment qui est qui, qui sont les gentils, qui a attaqué et qui a répliqué, mais dans laquelle finalement, tout le monde est perdant, toujours.

 

rentréelittéraire

3/6