au revoir

Rescapés du chaos de la Grande Guerre, Albert et Edouard comprennent rapidement que le pays ne veut plus d’eux.
Malheur aux vainqueurs ! La France glorifie ses morts et oublie les survivants.
Albert, employé modeste et timoré, a tout perdu. Edouard, artiste flamboyant devenu une « gueule cassée », est écrasé par son histoire familiale. Désarmés et abandonnés après le carnage, tous deux sont condamnés à l’exclusion. Refusant de céder à l’amertume ou au découragement, ils vont, ensemble, imaginer une arnaque d’une audace inouïe qui mettra le pays tout entier en effervescence… Et élever le sacrilège et le blasphème au rang des beaux-arts.
Bien au delà de la vengeance et de la revanche de deux hommes détruits par une guerre vaine et barbare, ce roman est l’histoire caustique et tragique d un défi à la société, à l’Etat, à la famille, à la morale patriotique, responsables de leur enfer. Dans la France traumatisée de l’après guerre qui compte son million et demi de morts, ces deux survivants du brasier se lancent dans une escroquerie d’envergure nationale d’un cynisme absolu.

 

De Pierre Lemaitre, je connaissais sa réputation et son excellent et machiavélique Robe de marié. Il délaisse ici le polar pour entrer dans la peau des poilus de la grande guerre. Lorsque le magazine Lire a proposé en avant-première un extrait de ce nouveau roman, je l'ai lu par curiosité, me demandant "ce que ça donnerait". Et cet avant-goût a immédiatement propulsé Au revoir là-haut dans la liste des titres de la rentrée littéraire que je tenais absolument à lire.
Les premiers chapitres nous emmènent dans les tranchées, dans les derniers jours de la guerre 14-18, lorsqu'une poignée de soldats sont forcés de lancer une offensive suicidaire visant, avant tout, à asseoir la réputation de leur supérieur hiérarchique. A cette occasion, Albert ne doit la vie qu'au courage d'Edouard, qui se relève atrocement défiguré. Dès lors, Albert se sent une dette envers son camarade; il reste à son côté, aide à son évacuation et, une fois la guerre enfin terminée, il le prend en charge. Voila donc réunis ces deux anciens combattants que tout séparait jusqu'alors - Albert, employé timide et maladroit qui n'attendait que de revoir sa fiancée, Edouard, issu d'une riche famille, artiste et homosexuel, qui, depuis toujours confronté au dédain paternel, décide de se faire passer pour mort plutôt que de retrouver sa famille.
Face à eux, on suit le capitaine Henry Aulnay-Pradelle, qui fut responsable du carnage auquel ont réchappé Albert et Edouard et qui, le hasard aimant entrecroiser les destins des protagonistes, a épousé la soeur d'Edouard, Madeleine. Aulnay-Pradelle qui n'a pour unique ambition que de s'enrichir afin de rétablir la gloire et la demeure familiales. C'est que les personnages de Pierre Lemaitre, parfois un peu caricaturaux il faut le dire, composent dans l'ensemble une sacrée galerie de gens assez peu fréquentables : arnaqueurs, harceleur, ne pensant souvent qu'à leurs intérêts propres, profitant de toutes les occasions pour s'enrichir sur les malheurs et la peine d'autrui, ou encore prêts à fermer les yeux s'ils peuvent en tirer quelque chose, chacun a sa face sombre et il y en a pour tous les goûts.
Au-delà de ce récit, Pierre Lemaitre pointe également ce qui fut pour beaucoup la réalité de l'après-guerre : tous ces poilus, ces blessés, ces invalides, ceux qui n'ont pas retrouvé leur travail, ceux que leur fiancée n'a pas attendus, ceux qui ne reconnaissent plus ce monde dans lequels ils sont laissés à eux-mêmes et qui se réveillent, la nuit, la peur au ventre, de retour dans leurs tranchées.
C'est un roman rythmé, fort bien documenté me semble-t-il, au cynisme marqué, aux personnages vivants et au réalisme parfois très prenant. Il figure sur les listes de plusieurs prix littéraires, ce qui me semble amplement mérité. Pierre Lemaitre a pris des risques en changeant totalement de registre, et ça lui réussit fort bien!

 

rentréelittéraire

 4/6