patients

À tout juste vingt ans, alors qu'il chahute avec des amis, Fabien heurte le fond d'une piscine et se déplace les vertèbres. Les médecins diagnostiquent une probable paralysie à vie. Il relate ici, dans le style poétique, drôle et incisif qu'on lui connaît, les péripéties truculentes, parfois cocasses, vécues avec ses colocataires d'infortune dans un centre de rééducation pour handicapés. Jonglant entre émotion et dérision, ce récit est aussi celui d'une renaissance.

 

La vie c'est gratuit
Je vais me resservir et tu devrais faire pareil


Grand Corps Malade, je le connaissais de nom et de réputation. Je savais à peine ce qu'il "chantait". Ben oui, j'ai toujours bêtement associé le slam au rap (je sais, je sais...), et je déteste le rap. Quelle drôle d'idée de lire le récit autobiographique d'un artiste qu'on ne connaît pas et -de ce fait- qu'on n'apprécie pas, me direz-vous (je sais...). J'avais quand même eu l'occasion de lire certains de ses textes, à défaut de les entendre, et ils m'avaient beaucoup touchée. Je trouvais que leur auteur avait un talent certain pour manier les mots. J'ai ensuite lu des avis très positifs concernant son livre sur différents groupes de lectures et, comme je suis faible, j'ai fini par y passer ;)

On découvre donc ici le récit que fait Fabien de l'année qui a suivi son accident. D'abord quelques semaines en réanimation, totalement immobile et intubé, ensuite de longs mois de récupération dans un centre de rééducation. C'est écrit avec beaucoup de précision et de recul, de façon presque clinique, mais aussi avec une sacrée dose d'humour. Rien que la façon dont il relate son accident situe bien ce qui va suivre : "Je suis devenu "tétraplégique incomplet" suite à un plongeon trop à pic dans une piscine pas assez remplie"Certaines scènes prêtent à sourire (je pense par exemple à la visite de Nicolas, à plat ventre sur son brancard, qui défonce la porte de la chambre, en entrant et en sortant), mais sans que ça se fasse aux dépens de personne.
On pourrait discuter sur le voyeurisme éventuel d'une telle lecture, mais je ne l'ai personnellement pas ressenti comme ça (alors que j'évite toute une série de livres-témoignages pour cette raison, justement). Oui, il nous emmène dans le centre de rééducation, dans ses chambres, sa salle de kiné, sa piscine et même sa salle de douche; oui, il entre parfois dans les détails; oui, il parle également de ce qui est arrivé aux patients qui l'entourent; mais il me semble que ce n'est pas gratuitement ni dans le but de faire pleurer dans les chaumières. Il y a, contrairement aux apparences, beaucoup de pudeur et de réserve dans ce récit. Peut-être parce qu'il nous épargne la plus grande partie de ses états d'âme, de ses interrogations quant à son avenir, du cheminement qui a dû être le sien entre le diagnostic et l'acceptation. Il ne s'apesantit pas sur lui, mais parle de ses voisins de chambre, de leurs blagues de potache, de leurs moments de rire comme de leurs difficultés, ainsi que du centre, de son personnel et de son fonctionnement, sans forcément chercher à se donner le beau rôle.
Au-delà du message d'espoir dont il peut être porteur, son livre nous questionne aussi sur notre rapport au handicap et, au détour d'une conversation entre tétra, para et trauma, sur la façon dont on peut réévaluer nos rêves et nos projets. Et le tout, superbement écrit, vraiment. On sent le poète qu'il est, derrière chaque page.

Bien sûr, ce matin, j'ai écouté Grand Corps Malade. Forcément. J'ai retrouvé ses mots, sa poésie. Je ne sais pas quel cheminement l'a mené du sport (la voie qu'il croyait tracée pour lui avant l'accident) au slam et à l'écriture. Mais ma foi, je me dis que nous, nous n'avons pas perdu au change. Et je me dis aussi, comme Sophie, qu'il a un sacré regard qu'avec sa plume, je ne serais pas contre le relire un jour prochain, dans un genre différent, moins autobiographique. Fabien, tu nous entends? ;)

 

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(Année 2 - paru en 2012)