gueule

Qu'est-ce qu'elle peut bien y comprendre, Annette, à ces rendez-vous du mercredi après-midi, à l'abri des regards indiscrets, chaperonnée par des bonnes soeurs au regard doux et préoccupé ? Peut-être que si elle ne s'appelait pas en réalité Hanna, peut-être que si elle n'était pas juive, la fillette pourrait voir ses parents autrement qu'en catimini... Le peuple de Liège a beau renâcler devant la rigueur des lois antijuives, les rues de la ville, hérissées de chausse-trapes, n'en demeurent pas moins dangereuses. Un homme, en particulier, informateur zélé de l'occupant allemand hantant les bas-fonds de la cité, exilerait volontiers les parents d'Hanna vers des cieux moins cléments. Mais la trahison ne vient pas toujours du camp que l'on croit. 

Une plongée dans la vie quotidienne sous l'occupation, servie par le talent d'Armel Job. Une belle lecture en perspective, non? 

Hanna et ses parents, Juifs, sont cachés -séparément- dans le Liège occupé. Hanna, rebaptisée Annette, a trouvé refuge dans un orphelinat; son père dans une chambre sous les combles d'une épicerie, survivant grâce à quelques travaux de couture que lui procure sa logeuse; sa mère auprès d'un notaire, sous le prétexte de s'occuper des enfants de ce dernier. Mais ils ne sont pas pour autant à l'abri du danger, alors que la Gestapo rôde et que certains ne voient en l'occupant qu'un moyen de s'enrichir. La peur d'être découvert ou dénoncé les tenaille, de même que la souffrance de ne voir leur fille qu'une fois par semaine, en cachette, et de sentir que, l'absence aidant, elle leur échappe petit à petit.

Autour d'eux gravitent un ensemble de personnages, bons ou mauvais, ou un peu des deux. Du patron de bistrot qui accepte de servir tout le monde (il faut bien faire vivre sa famille...) mais crache dans les verres des collabos au clerc de notaire, effacé, renvoyé du séminaire. Des notables aux ouvriers. De ceux qui organisent la mise en sécurité des Juifs à ceux qui monnaient des renseignements permettant de les arrêter. De celui qui se cache la vérité (sur l'air de "On les déplace, mais on ne leur fait pas de mal") à celui qui profite de ces déportations en récupérant leurs biens matériels. De celui qui donnerait sa dernière chemise à celui qui risquerait sa vie pour un inconnu. De celui qui résiste à la pression à celui qui dénonce pour se protéger ou protéger sa famille.

Le courage et la bonté ne sont pas forcément où on pense les trouver. Au-delà des qualités d'écriture d'Armel Job, Dans la gueule de la bête est un roman qui prend aux tripes. Parce qu'on sait qu'il n'est pas tout à fait fictionnel. Parce qu'on sait qu'il y a eu des milliers de petites Hanna et que toutes n'ont pas eu la chance de croiser des Justes sur leur chemin. Parce qu'il est impossible de refermer ce livre sans se demander "Et moi? Qu'aurais-je fait?". Qu'aurais-je fait dans la même situation, qu'aurais-je fait si j'avais craint pour ma famille, pour mon conjoint, pour un proche? Il est facile de juger ou de condamner certains faits, certaines personnes, mais on reste sans voix devant d'autres. Car tout n'est pas toujours noir ou blanc. Et c'est le cœur gros que j'ai tourné la dernière page. Le cœur gros, parce que, malgré la fin ouverte et la note positive qu'elle permet, je pensais à toutes ces personnes qui, un jour, ont dû prendre une décision. Tous ceux qui durent choisir entre deux options dont, à coup sûr, aucune n'était tout à fait bonne, parce que quelqu'un, quelque part, allait en subir les -graves- conséquences. 

Ce roman, qui nous rappelle que l'être humain est capable du pire comme du meilleur, est un bel hommage rendu à tous ces hommes ordinaires, ces citoyens qui ont, malgré les risques encourus, fait le choix du meilleur. Mettant en scène des personnages justes et tout en nuances, servi par une écriture à la fois rigoureuse et fluide, c'est un roman bouleversant, à lire absolument.