bleuabeilles

La narratrice a une dizaine d'années lorsqu'elle parvient à quitter l'Argentine pour rejoindre sa mère, opposante à la dictature réfugiée en France. Son père est en prison à La Plata. Elle s'attend à découvrir Paris, la tour Eiffel et les quais de Seine qui égayaient ses cours de français. Mais Le Blanc-Mesnil, où elle atterrit, ressemble assez peu à l'image qu elle s'était faite de son pays d'accueil. 

 

Le bleu des abeilles du titre, c'est une référence à la couleur préférée de ces insectes, selon un livre qui a longtemps passionné la fillette, et dont elle discutait, par lettres interposées, avec son père. Lui écrire était le seul lien possible entre elle, réfugiée en France avec sa mère, et lui, emprisonné en Argentine. 

Dans ce très court récit (120 pages à peine), l'auteur se replonge dans ses souvenirs d'enfance, lorsqu'elle avait une dizaine d'années. Elle revient sur les mois qui ont précédé son départ pour la France, où se trouvait déjà sa mère. Départ mainte fois reporté, ce qui lui permit d'apprendre le français avec une prof particulière. Cet apprentissage se faisait via des manuels présentant une vision de la France tellement cliché, qu'elle s'étonne à son arrivée de ne pas voir les bords de Seine et de rencontrer des chiens ne s'appelant pas Médor. Elle décrit avec son regard d'enfant l'immeuble de cité dans lequel elle vit, le papier-peint très seventies, les vêtements trouvés en seconde main, l'émerveillement devant la neige. Elle fait part de sa crainte d'être stigmatisée à cause de sa langue maternelle et de son accent, de ses efforts pour maîtriser le français, de son refus de parler espagnol avec d'autres enfants immigrés, de sa stupéfaction lorsque pour la première fois elle pense en français. Et c'est un régal, sur le plan de la langue, parce qu'elle a recours à quelques savoureux jeux de langue et de mots. Elle a ainsi peur, puisqu'elle suit les cours en français dans un soucis d'immersion, histoire de la "mettre dans le bain", qu'on ne décide finalement de la "sortir de la piscine". Elle dit sa volonté de maîtriser le français afin de s'intégrer, allant jusqu'à lire avec acharnement un livre totalement hors de sa portée, simplement pour prouver qu'il ne faut pas la cantonner aux livres pour jeunes enfants.

Elle n'aborde pas la situation en Argentine en tant que telle, mais les retrouvailles avec d'autres réfugiés, et les nouvelles parfois tragiques qu'ils échangent au sujet d'autres opposants autrefois fréquentés.

Surtout, elle parle de son père. Ce père avec qui elle décortique son livre sur les abeilles, se posant toujours les mêmes questions, échangeant des interprétations dont elle sait au fond qu'il ne s'agit que d'entretenir du lien, de parler avec lui. Ce père avec qui elle parle littérature, recopiant les extraits qui l'ont marquée, mais en espagnol afin de ne pas voir ses lettres refusées par les gardiens. Ce père qui lui réclame instamment une photo d'elle, qu'elle ne parvient pas à lui envoyer. Parce que cette photo doit respecter les conditions imposées par l'administration pénitentiaire tout en correspondant à ce qu'elle veut lui montrer, elle. Parce que cette photo est la dernière qu'il pourra afficher dans sa cellule et que la peur de faire le mauvais choix et de n'avoir pas d'autre chance la paralyse. Et ces doutes de petite fille, face à ce qui lui semble une si grande responsabilité, me serrent le coeur. 

Un récit touchant, entre légèreté enfantine et difficulté d'être différent des autres, dans lequel l'amour des mots et de la langue rayonne, et que j'aurais souhaité un peu plus long, tant je me suis attachée à cette fillette déterminée à s'intégrer malgré le déracinement et les désillusions des débuts.

 

Challenge Lecture 2015 - Catégorie "Un livre basé sur une histoire vraie"