histoire vraie

 

"Ce livre est le récit de ma rencontre avec L. L. est le cauchemar de tout écrivain. Ou plutôt le genre de personne qu'un écrivain ne devrait jamais croiser."


C'est, si je compte bien, ma quatrième lecture de Delphine de Vigan. J'avais apprécié No et moi et Les heures souterraines (ce dernier m'ayant fait ressentir une angoisse latente assez désagréable), et j'avais été subjuguée par Rien ne s'oppose à la nuit. J'aime sa plume, les sentiments qu'elle exprime et transmet, sa capacité (pour ce dernier titre) à faire du réel une histoire qui se dévore. Autant dire que j'étais dans les starting block à l'annonce de la sortie de ce nouveau roman.

L'histoire commence après la sortie de Rien ne s'oppose à la nuit, alors que son auteur est confrontée à un succès et à un engouement qui la dépassent. Enchaînant les salons, les lectures, les rencontres et les dédicaces, la fatigue la gagne, de même que l'angoisse de la page blanche. Parce que, toujours, une même question revient dans la bouche de ses lecteurs : "Que va-t-elle écrire après ça?". Que peut-on écrire après ça? Comment ne pas ressentir une pression paralysante, en pensant à tous ces gens qui comptent sur elle, à ceux qui l'attendent au tournant. Comment revenir à la fiction après s'être livrée ainsi, au point que certains membres de sa famille lui ont reproché de les avoir donnés en pâture? N'est-il pas, temporairement, plus confortable, plus rassurant, de laisser croire qu'elle réfléchit, qu'elle note des idées, plutôt que d'avouer à son compagnon (François Busnel, présentateur de La grande libraire et rédacteur en chef de Lire) qu'elle patauge, qu'elle stagne, ou pire de risquer de le décevoir avec un texte insipide? 

C'est sur ce terreau favorable que va pouvoir s'enraciner L.
L. qui pense savoir mieux qu'elle ce qu'attend son public. L. qui insiste. L. toujours à proximité. L. qui profite de ses failles, de sa fragilité, de sa crainte de n'être pas à la hauteur, pour la phagocyter. Débute ainsi une relation dont on sait -parce qu'elle le laisse entendre dès les premières pages- qu'elle finira mal; une relation s'apparentant à du harcèlement. 

Ce roman, c'est donc le récit d'une prise de pouvoir, de l'effacement face à L. Mais effacement de qui? De l'auteur ou de la narratrice? Jusqu'où va la réalité, où commence la fiction? Jusqu'à quel point se met-elle en scène, elle, personnellement et intimement, femme, mère, auteur, compagne? C'est toute la question de ce récit, présenté en couverture comme un roman, mais dont le titre joue la carte de l'autobiographie. En interview, Delphine de Vigan entretient l'ambiguïté. Il s'avère impossible de lire ce récit sans se poser cent fois la question, sans sentir monter la pression, sans se demander comment une femme publique, intelligente, entourée, a pu se laisser prendre à un tel piège. On en envie de l'interpeler, de la secouer, de l'engueuler. Et à la lecture des dernières lignes, une seule réflexion m'est venue à l'esprit : Delphine de Vigan est forte, très forte. ï
Se pose aussi, à travers l'insistance de L. à empêcher Delphine de retourner à l'écriture de fictions, la question des attentes des lecteurs, de leurs exigences, de leur côté parfois voyeur. Un écrivain devrait-il écrire en fonction de ce que son public aime, souhaite, attend, ou en fonction de son inspiration, de son envie personnelle, du sujet qui lui parle ou du message qu'il souhaite faire passer?

Nul doute que certains trouveront tout cela trop nombriliste, égocentrique, trop éloigné de leurs intérêts. Un peu comme moi qui n'arrive pas à accrocher aux romans de Laurence Tardieu. Pourtant, ici, en ce qui me concerne, l'alchimie fonctionne. Je n'ai pas pour autant tout trouvé parfait, bien sûr. J'ai même eu le sentiment que les choses traînaient en longueur pendant un moment, qu'elles se répétaient, s'enlisaient, que mon intérêt risquait de s'essouffler. Mais elle a alors su donner à son texte l'impulsion qu'il me fallait pour m'y replonger et m'entraîner à sa suite jusqu'à la fin. A mon goût, le récit aurait donc pu être allégé de quelques dizaines de pages, peut-être. Mais si j'ai trouvé ce roman réussi et fascinant, c'est pour sa capacité à me mener par le bout du nez, à me promener d'un bout à l'autre entre réalité et fiction, dans un joli numéro d'équilibriste. Moi qui adore me pencher par-dessus l'épaule des écrivains, qui m'interroge souvent sur la part d'eux-mêmes qu'ils mettent dans leurs personnages et qui travaille en ce moment sur les relations entre auteur et lecteur, j'ai été servie, et bien servie.

 

Challenge Rentrée Littéraire 2015 
challengerl2015

4/6