lettres père

Ce recueil de la nouvelle collection Mots intimes des éditions Le Robert propose de retracer la "petite histoire des relations paternelles et filiales à travers la correspondance de personnages célèbres". En réalité, Didier Lett, qui présente ce recueil, a également ouvert ses pages à quelques anonymes, et y mêle quelques lettres écrites par les pères eux-mêmes. D'autres recueils sont consacrés aux relations maternelles ou fraternelles, ou encore aux lettres de rupture.

La présentation chronologique des textes permet de saisir l'évolution des relations paternelles et filiales au cours du temps, le ton se faisant moins guindé, les anecdotes racontées plus personnelles, les formules utilisées laissant davantage paraître les sentiments éprouvés. Peu à peu, la figure paternelle autoritaire (à laquelle il est bien difficile de s'opposer, ne serait-ce que pour choisir sa propre voie professionnelle) s'efface pour laisser place à ce que l'on appelle aujourd'hui les nouveaux pères. Chaque lettre est précédée par une courte notice biographique, présentant son auteur et son contexte, ce qui éclaire certains points des courriers présentés.

La plus ancienne date du Moyen-Âge, rédigée par deux jeunes étudiants que la fréquentation de l'université a éloignés de leurs parents. La plus récente, déjà célèbre, est signée par Elsa Wolinski le soir du 7 janvier dernier. Une constante, du moins dans les plus anciennes d'entre elles : la demande d'argent. Qu'il s'agisse de donner des nouvelles, de parler de ses projets ou d'annoncer un décès, beaucoup se concluent, parfois sans transition, par la réclamation d'une "petite rallonge". 

Beaucoup sont écrites par des hommes, le plus souvent ayant déjà atteint l'âge adulte. Françoise Dolto fait doublement figure d'exception, elle dont on peut découvrir plusieurs extraits de sa correspondance, de 6 ans (lorsque son père est mobilisé dans une usine d'armement) jusqu'à 30 ans, alors qu'elle est devenue médecin. 

Beaucoup sont des écrivains, mais tous, même le plus anonyme, manient la plume avec aisance. A l'heure où l'on échange plus volontiers des sms, ces textes sont un vrai bonheur de lecture. J'en soupirerais presque d'aise devant les imparfaits du subjonctif. 

Ce fut un véritable plaisir de découvrir un peu de l'intimité de certaines personnalités. Je dis toujours que j'adore me pencher par-dessus l'épaule des écrivains, et c'est un peu ce que m'a permis ce recueil. Quel bonheur de lire une lettre de Victor Hugo adressée à sa Didine. Que cet immense écrivain donne du Charlot, du Toto ou encore de la Dédé à ses enfants m'a emplie de ravissement. D'autant plus que, jusque là, tous ces gens se tiennent et tiennent leur place. Si l'affection n'est pas absente des missives échangées, elle se cache davantage entre les lignes. La lettre de Victor Hugo détonne donc un peu, si on s'en tient au courrier représentatif de son époque. Je dois dire que, dans l'ensemble, j'ai pris davantage de plaisir à lire les lettres les plus récentes, y ressentant davantage d'émotions, moins de dévotion et des rapports plus d'égal à égal, moins marqués par l'aspect pécuniaire (même si, sur le plan de la langue et de l'Histoire, les lettres qui précèdent sont également très agréables et intéressantes à lire).

J'ai découvert dans ces lettres la vie de François Truffaut, dont j'ignorais tout. Et que cette lettre est extrêmement forte (le terme est bien faible) et bouleversante; elle est sèche, elle claque en assénant ses quatre vérités, avec pour conséquence de rompre les liens déjà ténus entre le réalisateur et ses parents.

J'y ai trouvé de l'émotion, beaucoup d'émotion, dans les très belles lettres d'Anne Goscinny, d'Elsa Wolinski, d'un poilu parmi d'autres, d'un petit garçon sous Vichy ou d'un prisonnier de guerre. Elles disent la peur, la perte, le manque, l'amour et tout ce qui reste quand l'autre n'est plus. Elles disent l'importance de se parler ou de s'écrire tant qu'on le peut, et les souvenirs que l'on chérit par la suite. 

J'y ai trouvé également, souvent, de l'admiration, un désir de bien faire, de "faire passer la pilule" lorsque l'on ne suit pas la voie tracée par le père, la culpabilité qui pointe parfois son nez mais qui ne suffit pas à renoncer à ses aspirations personnelles, et souvent, un grand besoin de reconnaissance.

Ces échanges épistolaires permettent de saisir, en quelques trop brèves pages, le glissement qui s'est opéré sur le plan des relations au père, de même que la place de la religion dans la famille, notamment. La qualité de la langue, le soin visiblement apporté à cette correspondance, la quasi absence de lettres dans les 50 dernières années (celles d'Anne Goscinny et Elsa Wolinski sont adressées à leur père décédé), nous montrent à quel point nous avons perdu l'habitude d'écrire à ceux qui nous sont chers. Il est tellement plus simple, et plus rapide, aujourd'hui, d'envoyer un mail voire un sms. Dans 50 ans, dans 60 ans, quelles traces pourront-nous encore trouver de la façon dont se nouent les relations familiales? Quels témoignages directs seront encore accessibles? De quoi donner envie d'écrire à mon père (qui se demanderait quelle mouche m'a piquée...) ou, en tout cas, de lui offrir ce petit recueil.

Merci à Babelio et aux éditions Le Robert pour cet agréable voyage dans le temps et dans la vie de ces auteurs, qui m'a enchantée dès réception de l'enveloppe, soignée et rouge comme un paquet cadeau, et pour lequel je ne regrette qu'un goût de trop peu.

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