otages intimes

Photographe de guerre, Etienne a toujours su aller au plus près du danger pour porter témoignage. En reportage dans une ville à feu et à sang, il est pris en otage. Quand enfin il est libéré, l'ampleur de ce qu'il lui reste à ré-apprivoiser le jette dans un nouveau vertige, une autre forme de péril. De retour au village de l'enfance, auprès de sa mère, il tente de reconstituer le cocon originel, un centre duquel il pourrait reprendre langue avec le monde. [...]

 

"Otages", au pluriel, parce que quand un photographe de guerre est enlevé, isolé, gardé en vie uniquement dans le but de servir de monnaie d'échange, il n'est en réalité pas le seul otage. Il n'est pas le seul à retenir sa respiration, à craindre de dire le mot de trop, ou que d'autres n'en disent pas assez, ou pas les bons. Il n'est pas seul à souffrir de l'absence, du silence, de l'obscurité, du manque d'air. Ailleurs, parfois à plusieurs milliers de kilomètres de distance, touchés eux aussi par la déflagration, comme les dégâts collatéraux d'un tir, il y a les autres. Les proches, la famille, les amis. L'ex qui culpabilise en ressassant les dernières paroles qu'elle lui a adressées, n'en pouvant plus de l'angoisse dans laquelle la faisaient vivre ses voyages incessants. L'ami d'enfance qui doit avoir gardé quelques bonnes bouteilles pour le jour où, enfin... La mère qui l'attend, seule, dans ce petit village qu'il avait quitté, déjà, pour vivre sa vie. Qu'elle est touchante, cette mère que tous semblent avoir abandonnée. Si elle est seule, c'est parce que son mari, marin, a lui aussi disparu un jour, en mer. Ces deux-là n'étaient décidément bien que loin de la maison. Mais son fils reviendra, elle a confiance. Cette petite vieille dame avec ton tablier (oui, une image s'est imposée à moi, et honnêtement, je ne sais même pas ce que l'auteure a pu dire d'elle, de son apparence) a appris à rester en retrait, à s'occuper de son fils quand il est là, à le laisser partir sans tenter de le retenir. Même au moment de son retour, sur le tarmac de l'aéroport, elle reste en retrait, loin des ministres et des officiels, et c'est à peine si on sait qu'Etienne est attendu par celle qui l'a le plus espéré : sa mère. 

Comment revenir à la vie, à la liberté, après cette captivité? Comment appréhender l'air libre, le soleil, le bruit, la simple présence autour de soi, le fait d'être là alors que d'autres ne le sont plus? Comme ré-apprivoiser sa vie et ses relations avec ses proches? Comment vivre normalement avec eux quand on sait qu'on n'est pas à l'abri, que cela n'arrive pas qu'aux autres? C'est tout cela que Jeanne Benameur aborde avec énormément de sensibilité et de délicatesse, voire de poésie. La musique qu'elle fait jouer par ses personnages rejoint la musicalité de sa langue, qui traduit à merveille les thèmes de l'enfermement et de la liberté, de la nature qui apaise, de l'amour et de l'amitié, et -surtout- de la filiation. Qu'elle est belle, cette relation mère-fils où tout n'a pas besoin d'être dit pour être ressenti, vécu, compris, où les amis deviennent un peu un fils ou une fille pour aider à reconstruire.

C'était la première fois que je goûtais à la plume de Jeanne Benameur, et j'ai beaucoup aimé cette écriture et ce récit, qui parle de fragilité, de résilience, de mots, de liens, avec beaucoup de sensibilité, et dont j'ai été l'otage consentante pendant quelques heures.

Merci à PriceMinister qui m'a permis de lire ce roman dans le cadre de ses matchs de la rentrée littéraire. Il vient par ailleurs d'obtenir le prix du roman Version Femina 2015, un prix tout-à-fait mérité.

 

Challenge Rentrée Littéraire 2015

challengerl2015

11/6