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"Oui, je voulais bazarder cette maison. J'avais mes raisons. Autrement dit : des souvenirs." En faisant le portrait d'un homme partagé entre l'amour qu'il porte à sa mère et ce refus d'héritage qu'il lui oppose, François-Guillaume Lorrain nous raconte une histoire aussi singulière que collective, celle d'une maison de famille.

 

Une maison de famille à vendre, et des souvenirs à exhumer et à affronter.

Maulna, c'est la maison de campagne des parents de Guillaume, le narrateur. Celle dans laquelle il a passé tous ses weekend et ses vacances d'enfance et d'adolescence. Celle qui n'avait pas de cuisine, à peine des sanitaires, mais un jardin, un potager, un verger et même un pré pour les moutons, au bout duquel il tentait de se cacher pour échapper à la vigilance de son père. Celle dont il fallait ramener des cageots de légumes laissant juste assez de place pour s'asseoir dans la voiture sur la route du retour. Celle qui ne lui a laissé que des souvenirs négatifs, de fatigue, de travail alors qu'il aurait préféré lire. Celle que les deux enfants ont voulu fuir une fois adulte, Guillaume en posant son cartable de professeur de français en Italie, sa sœur en partant élever ses enfants en Chine. 

La mort du père, de ce despote du potager, ce fut une première chance d'oublier cette maison aux allures de caserne, ce terrain immense qui aurait dû être synonyme de liberté et de jeux, mais où ne retentissaient que les ordres et les lubies de ce paternel monomaniaque pour qui la culture des tomates avait rapidement viré à l'obsessionnel. Lorsque sa mère fait une vilaine chute qui l'empêche d'entretenir seule une telle propriété, Guillaume pense pouvoir enfin de débarrasser de ses souvenirs d'enfance, en vendant la maison. Mais on n'oublie pas ainsi une enfance qui vous a forgé, dessiné, dont vos choix de vie découle totalement. Aucune nostalgie, aucun regret, chez Guillaume, qui égrène pour le lecteur les mille et une exagérations de son père, ses disputes avec les voisins, sa brouille avec le reste de la famille, la mère effacée qui n'a jamais trop rien dit, mais qui a réorganisé le jardin à son goût après son veuvage. 

Entre la vision idéalisée que sa mère tente de lui faire partager et ses propres images marquées par une tonne de petits détails, le décalage est bien grand, et on se demande s'ils arriveront à accorder leurs souvenirs, à l'image de cet album de photos que sa mère lui transmet et où jamais ils ne parviennent à voir la même scène.

Naturellement, on ne peut s'empêcher de se demander jusqu'à quel point nos propres souvenirs sont réels et justes, jusqu'à quel point nos enfants partageront ceux que nous tentons de leur construire. Comment se rappelleront-ils de l'éducation que nous essayons de leur donner, garderont-ils les mêmes blessures que nous, regretteront-ils les mêmes choses? Garderont-ils en mémoire ces moments passés à préparer ensemble gâteaux et biscuits, ou ne se souviendront-ils que des sablés trop cuits remplaçant leurs chères gaufres toutes faites? C'est "amusant" d'avoir découvert ce roman justement à un moment de remise en question, où je rêve d'un grand jardin, d'un environnement différent, d'un placard et d'un congélateur remplis de plats maison... Et eux, de quoi ont-ils envie? 

Je n'avais jamais lu François-Guillaume Lorrain, et j'ai découvert, avec ce récit qui mêle sans cesse le passé et le présent, une écriture très agréable, faisant la part belle aux émotions et non dénuée d'humour. Je n'ai pu m'empêcher d'éprouver une pointe de déception pour cette famille qui avait tout pour se construire une vie de rêve, mais qui n'a pu créer que du ressentiment. 

Merci à Babelio et aux éditions Flammarion pour cette très jolie découverte.