échoués

 

Ils sont porteurs d'espoir. Endettés, sacrifiés, ils ont laissé leur famille pour rejoindre la France et ses promesses. Virgil le Moldave, Chanchal le Bangladais, Assan le Somalien et sa fille affrontent le désenchantement de la clandestinité, les repas de poubelle et les nuits dehors. Le renoncement n'est pas une option. Ils n'ont pas de papiers mais une volonté forcenée de vivre. Et ils sont ensemble.

 

Il est des romans dont on sait, à peine dépassées les premières pages, qu'ils ne seront pas faciles. Pas difficiles à lire, non. Difficiles à vivre. Difficiles à refermer, à ranger et à oublier. Il est des romans qu'on n'a pas l'intention d'oublier, en réalité. 

Les échoués est de ceux-là. C'est un roman précieux. Un roman dans lequel j'ai plongé, que j'ai laissé me happer. Parce que la plume était belle. Parce que les personnages me touchaient. Parce que l'auteur me parlait, doucement, de Virgil, de Chanchal, d'Assan et d'Iman, et que je voulais savoir comment ils allaient s'en tirer. Je voulais m'assurer qu'ils allaient survivre à cette traversée, survivre aux passeurs, aux caches irrespirables, aux contrôles de police, au chacun-pour-soi inévitable quand la vie ne tient plus qu'à un litre d'eau et à une poignée de dattes. 

A l'heure où nos frontières se ferment, où nous oublions que nous avons aussi été, par le passé, des réfugiés, ce texte nous fait vivre de l'intérieur (d'un trou, d'un faux-plancher, d'un squat) la réalité vécue par tous ces hommes et femmes qui tentent - simplement - de trouver ou d'offrir à leurs enfants une vie meilleure. Une vie avec de la nourriture sur la table, une vie sans mariage forcé ou sans guerre civile. Ces hommes et ces femmes qui s'endettent pour plusieurs années, simplement pour payer un passeur, sans certitude de réussite, et sans imaginer ce que seront leurs conditions de vie à l'arrivée. Parce qu'après le déracinement, la faim, les risques encourus, c'est l'exploitation qui les attend souvent... Pour autant qu'ils trouvent un travail, non déclaré bien sûr, non protégé (parce qu'exploiter la misère du monde, c'est tellement plus simple et moins cher que d'engager des ouvriers syndiqués, n'est-ce pas), c'est pour une misère qui ne leur servira qu'à rembourser, petit à petit, leur dette. Ah oui, franchement, qu'ils sont pénibles, ces réfugiés, à venir nous voler nos emplois et nos allocations! Le pire (?) étant peut-être de se dire que les histoires racontées ici prennent place dans les années 90 et que depuis, la situation a empiré à peu près partout...

C'est un roman bouleversant. Un roman qui se vit. J'ai eu la nausée et l'impression d'étouffer, j'ai senti les coups, l'humiliation, la peur et la douleur. J'ai respiré et profité avec eux de l'air marin, et senti l'odeur du poulet. J'ai essuyé rapidement quelques larmes, en passant (parce qu'en salle des professeurs, quand même, ça ne faisait pas sérieux...). J'ai eu le coeur tout gonflé de lire ces moments de grâce, ces moments où l'humanité refait surface, où des amitiés se nouent, où même celui qui n'a plus rien trouve quelque chose à donner à un enfant qui en a besoin.

L'histoire d'Iman et de ses compagnons de galère, fictionnelle mais dont on sait qu'elle ne fait que relater la vie de tant d'hommes, de femmes et d'enfants, m'a totalement retournée et me poursuit encore. Elle a précisé un projet qui mûrissait depuis quelque temps et qui a éclos grâce à Pascal Manoukian : j'ai désormais une nouvelle pucette dans mon coeur, une filleule du bout du monde. Il est des romans qui ont ce pouvoir-là... 

 

Merci à Masse Critique pour cette pépite.