ombre-assassine

En attendant son jugement, du fond de sa cellule, Nadège Solignac, une institutrice aimée et estimée, livre sa confession.
Celle d'une enfant ignorée, seule avec ses peurs.
Celle d'une femme manipulatrice et cynique.
Celle d'une tueuse en série froide et méthodique.
Un être polymorphe.
Un visage que vous croisez chaque jour sans le voir.
Une ombre. Une ombre assassine.

 

Après L'impasse qui ne m'avait pas totalement convaincue (sur le plan de l'écriture plus que de l'intrigue), j'ai trouvé ce nouveau roman d'Estelle Tharreau franchement réussi. Pour tout avouer, je l'ai lu pratiquement d'une traite à sa sortie, mais - une fois de plus - le temps m'a manqué pour rédiger ce billet, entre corrections, formations, réunions (et petits malades à la maison). Ce dimanche où je n'avais rien (mais vraiment rien) à faire (si vous saviez comme ça fait du bien!) m'a permis de rattraper un peu de mon retard de publication.

Le roman commence avec l'arrestation d'une jeune institutrice. Appréciée de tous, dévouée, Nadège Solignac est accusée d'un meurtre qu'elle aurait maquillé en légitime défense. Du fond de sa cellule, et alors qu'elle sait que la justice a décidé de se pencher sur d'autres morts ayant jalonné sa vie, elle nous livre ses pensées et ses souvenirs, au gré de chapitres alternant l'enquête actuellement en cours et son enfance. 

La question de la culpabilité est ici secondaire. Celle de la (future) condamnation l'est rapidement devenue également. Nadège ne cache pas qu'elle a effectivement commis le crime dont on l'accuse. Et qu'elle soit reconnue coupable ou pas à l'issue de l'enquête m'importait finalement assez peu. La vraie question, celle que nous pose Estelle Tharreau tout au long de ces pages, c'est de savoir si on naît assassin ou si on le devient, sous l'effet d'une famille dysfonctionnelle et d'une enfance malheureuse. En retraçant dans le détail l'enfance de Nadège, en nous la faisant vivre depuis sa naissance parallèlement à l'affaire en cours, plutôt qu'en la résumant au cours du procès par exemple, elle place le lecteur entre deux feux, entre deux mouvements assez naturels mais opposés : condamnation et rejet d'une froide meurtrière d'un côté, tristesse et compassion pour une petite fille solitaire et délaissée de l'autre. Jusqu'au moment où les deux se rejoignent, créant un malaise palpable. Les plongées dans l'esprit froid et calculateur de Nadège alternent avec les souvenirs d'enfance, approchant par petites touches du point de bascule.

Grâce à cette narration, on voit peu à peu grandir à la fois Nadège et sa sociopathie, en sachant où cela va la mener. Et on (pardon, je) cherche le moment où tout aurait pu s'arrêter. Pour découvrir que rien n'aurait pu arrêter la jeune femme. Parce qu'il était trop tard. Parce que les dégâts étaient là, trop profonds. La question qui se pose alors est de savoir jusqu'où on peut expliquer ses actes par les conditions dans lesquelles elle a vécu ses premières années. Qu'est-ce qui est explicable, à défaut d'être excusable? Quand devient-on un monstre?  Et du coup, à quel moment doit-on s'inquiéter de la compassion qu'on éprouve pour elle? 

Le tout rédigé d'une écriture nette, sans fioriture, comme si tout cela était parfaitement normal. 

Une belle réussite !

Merci aux éditions Taurnada pour cette nuit blanche belle découverte