papillons

« Cette journée du 1er janvier, la première de la dernière année du monde, il s’est passé quelque chose de spécial entre nous, les élus. C’était comme au printemps, quand on devient joyeux sans comprendre pourquoi. C’est la dernière année de souffrance, a dit papa. Bientôt on sera libérés. »

Un roman dont la narratrice est une jeune fille de 12 ans ET qui aborde le sujet de la religion, voila qui pouvait être assez casse-gueule. En effet, il est difficile de trouver le ton juste, le juste milieu entre un style trop enfantin ou au contraire trop adulte. Il m'est ainsi arrivé plusieurs fois par le passé de me sentir déçue ou irritée face à des phrases qui ne pouvaient pas être celles d'un enfant. Mais ce ne fut heureusement pas le cas ici. 

La narratrice est une "élue", membre d'une église dont les fidèles attendent avec impatience la fin du monde, l'apocalypse qui n'épargnera qu'eux. Élevée depuis son plus jeune âge dans cette doctrine, entre prières, célébrations et étude de la Bible, nous la rencontrons à un âge où elle commence à se poser des questions. C'est avec beaucoup de curiosité et d'émotion que j'ai suivi son histoire, ses interrogations, ses remises en question, ses efforts pour s'intégrer à la fois au sein de sa communauté et auprès des "incroyants" qu'elle fréquente au-dehors. Qu'il doit être difficile, pour un enfant, de se sentir différent de ses camarades de classe, de devoir se cacher ou mentir pour ne pas trahir les croyances de ses parents. Je n'ai pu m'empêcher de ressentir de la tristesse pour cette fillette qui se demande à quoi peut ressembler de fêter son anniversaire. A qui l'on demande de prêcher en rue, au mépris de la gêne qu'elle peut ressentir et des moqueries dont elle peut faire l'objet.

Elle est à un moment de sa vie où, comme tous les adolescents, elle se cherche et s'éloigne de ses parents, et ce processus est compliqué par son appartenance à cette communauté et la place importante qu'y occupe la foi. Elle n'est pas soumise qu'à l'autorité de ses parents, ce n'est pas que d'eux qu'elle doit se détacher, mais aussi de ce Dieu omniscient et omnipotent, censé connaître et juger tous ses faits et gestes. Elle est touchante, cette jeune fille, dans sa prise de conscience qu'elle peut penser par elle-même et que toutes les réponses ne figurent pas dans la Bible, dans ses oscillations entre croyance, doutes et culpabilité. Dans sa découverte que le libre-arbitre passe par le mensonge, ce qui ne va pas de soi. 

Au-delà du roman, c'est également un témoignage qui nous est offert. J'ignore jusqu'à quel point. Mais la biographie de l'auteur laisse supposer qu'elle fut, dans une certaine mesure, cette jeune fille, et j'ai trouvé cela très intéressant. On retrouve par exemple ses interrogations sur le sens des mots lorsqu'on les déshabille de leur enveloppe religieuse (sa biographie nous apprend qu'elle a mené des études de linguistique pour "réapprendre une langue entièrement minée par la croyance", avant d'écrire sur les mythes ou l'aliénation). Ce roman aborde les limites et les dérives d'un culte qui relève davantage du sectarisme que de la croyance, et ce à travers le regard à la fois fragile et intelligent d'une enfant (à certains égards privée d'enfance) qui grandit et s'affirme.

Merci à Camille et aux éditions Michel Lafon pour cette lecture !

 

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