buster

Eva cultive ses rosiers. A cinquante-six ans, elle a une vie bien réglée qu’elle partage avec Sven. Quelques amies, des enfants, et une vieille dame acariâtre dont elle s’occupe. Pour se donner bonne conscience ? Le soir, lorsque Sven est couché, Eva se sert un verre de vin et écrit son journal intime. La nuit est propice aux souvenirs, aussi douloureux soient-ils. Peut-être aussi la cruauté est-elle plus douce lorsqu’on l’évoque dans l’atmosphère feutrée d’une maison endormie. Eva fut une petite fille traumatisée par sa mère, personnage fantasque et tyrannique, qui ne l’a jamais aimée et a toujours tout fait pour la ridiculiser. Très tôt, Eva s’était promis de se venger. Et elle l’a fait, avoue-t-elle d’emblée à son journal intime. Un délicieux mélange de candeur et de perversion, qui tient en haleine de bout en bout.


Après de longs mois passés sur ma liste d'envies, puis dans ma pal, c'est à la faveur d'une lecture commune avec Scarlett que j'ai enfin découvert ce roman dont j'avais entendu tant de bien (jusque dans le cabinet de ma dermatologue, pendant qu'elle m'ôtait des grains de beauté, si vous voulez tout savoir. Après les injections, après l'hypnose, voici l'anesthésie littéraire Emoji  ). On passera sur le fait qu'il a ensuite dû attendre une éternité avant de se voir enfin chroniqué ici, par manque de temps (Julie, merci pour ta patience!).

Une petite localité scandinave. Le genre d'endroit où tout le monde se connaît, où chacun sait sans doute tout de la vie des autres. Enfin... c'est à voir. Car Eva a toujours caché un bien sombre secret : à l'âge de 7 ans, elle a décidé de tuer sa mère, ce qu'elle a fait une dizaine d'années plus tard. Nous, lecteurs, le savons dès le début, car Eva nous l'avoue sans ambages. Pourquoi et comment? S'agit-il même vraiment d'un meurtre, ou d'une mise à mort symbolique, d'une rupture définitive? C'est ce qu'elle va nous expliquer, au fil des pages qu'elle noircit, la nuit, assise seule à son bureau, pendant que son compagnon dort.

Elle nous raconte ainsi son enfance, entre sa mère, brillante en société autant que perverse dans l'intimité de son foyer, et son père bien trop effacé devant le fort caractère de sa femme. Elle nous raconte ses premiers souvenirs, ce sentiment de n'être pas aimée par l'une et pas suffisamment défendue par l'autre. Les chapitres alternent passé et présent, souvenirs et événements actuels.

Difficile de ne pas s'attacher, ou du moins compatir fortement, à cette petite fille sensible, confrontée aux paroles empoisonnées de sa mère. Une petite fille, jour après jour, critiquée, dévalorisée, méprisée. Une petite fille qui, comme toutes les autres, voudrait croire que sa mère l'aime. Qui voudrait pouvoir l'aimer totalement, au lieu d'alterner entre l'amour et la haine, et qui continue d'espérer en une relation normale et saine. Jusqu'à ce qu'elle comprenne que jamais cette femme - est-elle malade, folle, ou simplement méchante? - ne changera. Que jamais elle ne pourra lui faire confiance. Que jamais elle n'aura le droit de se montrer heureuse et joyeuse sans que sa génitrice ne s'arrange pour tout gâcher. On la suit donc, au fil de son enfance et de son adolescence, supportant les moqueries, les colères, le manque de confiance, attendant le bon moment pour pouvoir, enfin, vivre sa vie sans dépendre des sautes d'humeur et autres coups tordus. Et comme, en bonne manipulatrice, sa mère ne laisse rien paraître au dehors, Eva n'a d'autre confident que ces fameuses oreilles de Buster (que je vous laisserai le plaisir de découvrir), toujours prêtes à écouter ses peines et ses espoirs.

C'est avec une sérénité sans doute durement acquise et une bonne dose de cynisme qu'Eva, la cinquantaine bien entamée, revient à présent sur toutes ces années et nous les dévoile par petites touches. Autour d'elle, sa fille divorcée qui tente de soutenir au mieux ses enfants, un couple pathétique, une vieille dame acariâtre abandonnée par sa fille, ou encore le souvenir d'un ancien amour, tissent une toile particulièrement désabusée. D'autant plus désabusée qu'elle aborde également les failles du système social en ce qui concerne la vieillesse, ainsi que l'impossibilité de donner à ses enfants une éducation qui soit neutre et totalement affranchie de sa propre expérience. Qu'il est ainsi difficile d'entendre la fille d'Eva lui reprocher son propre divorce, l'expliquant par le fait que sa mère a toujours été trop gentille avec elle... C'est, je l'avoue, le genre d'histoire qui fait toujours de la peine à mon cœur de maman. 

Les oreilles de Buster est un roman à la fois touchant et déstabilisant. Un roman très dense, construit de telle façon qu'il vous entraîne toujours plus loin, à la suite d'Eva, parce que vous voulez savoir comment elle a pu s'en sortir. Un roman à la fois doux et amer, qui titille juste où ça fait mal, restituant avec beaucoup de puissance ces rapports mère-fille tellement torturés. Un roman qui donne envie de détester cette mère perverse et complètement folle, et qui met en même temps, parfois, assez mal à l'aise. Un roman dont la fin (que je n'ai, à aucun moment, vue venir) vous donnera peut-être envie de revenir en arrière, vous demandant à côté de quoi vous êtes passés. Un roman, enfin, écrit par une auteur dont j'ai découvert, ici, l'écriture puissante et tranchante (je ne sais comment l'expliquer; j'ai l'impression que la plume des auteurs scandinaves se reconnaît au premier coup d'oeil, que chaque mot est particulièrement choisi; le style et le langage me semblent à chaque fois très caractéristiques) et que je vous encourage, à mon tour, à découvrir.

Le billet de Julie, des Lectures de Scarlett est ici  

Challenge Lecture 2015 - Catégorie "Un livre avec un animal sur la couverture"