renverse

"Ce n'est qu'au moment d'entrer dans le bar-tabac que la nouvelle m'a vraiment heurté, qu'elle a commencé à filer le tissu du drap que je tendais depuis des années sur cette partie de ma vie. J'ai demandé deux paquets de cigarettes, salué les habitués du plat du jour. Au-dessus des tables, un téléviseur s'allumait sur une chaîne d'information en continu. A l'instant où j'y ai posé les yeux, le visage éminemment télégénique de Jean-François Laborde s'est figé sur l'écran. J'ai demandé qu'on augmente le volume. On annonçait son décès dans un accident de voiture. Suivait un rappel succinct de sa biographie. Fugacement, la pensée, absurde étant donné le temps accordé à l'information, qu'il n'avait pas été fait mention de ma mère m'a traversé l'esprit. "

 

Dix ans plus tôt, une petite ville de banlieue parisienne était secouée par un scandale politico-sexuel impliquant le député-maire alors en fonction. 
A l'époque, Antoine avait 17 ans et il allait prendre la déflagration de plein fouet, sa mère -adjointe et maîtresse du maire- étant soupçonnée d'avoir participé activement aux faits. Comment gérer, à cet âge où les relations sont déjà conflictuelles, un tel héritage? Comment reconsidérer les 17 années écoulées auprès d'une mère si longtemps jugée parfaite? Comment se construire lorsque l'on est le fruit de l'éducation donnée par une femme qui a commis de tels actes, que l'on est montré du doigt, insulté par toute la ville? A l'époque, et face au silence imposé par son père, l'adolescent avait confronté son chaos intérieur, son dégoût, ses doutes à la réaction de Laetitia, la fille de Laborde, auprès de qui il tentait de comprendre l'incompréhensible. Son frère cadet se réfugiait quant à lui à l'autre bout de la France pour reprendre une vie normale, dans l'anonymat.

Aujourd'hui, Antoine a 27 ans. Laetitia a disparu de sa vie depuis longtemps. Il vit au bord de la mer, n'a jamais remis les pieds dans sa ville d'origine, n'a jamais revu ni ses parents ni son jeune frère. Il pense avoir définitivement tiré un trait sur ce passé qu'il a mis tant de soin à fuir, quand bien même il continuerait pourtant à vivre en creux, sans avoir jamais vraiment trouvé sa place. La nouvelle de la mort de Jean-François Laborde réveille d'un coup ses vieux démons et le pousse à affronter ses souvenirs pour comprendre, peut-être, qui était sa mère et comment elle a pu se retrouver mêlée à cette histoire.

Olivier Adam poursuit son décorticage des relations familiales et des blessures intimes, avec le talent que je lui connaissais déjà. Le thème cette fois est différent, c'est beaucoup plus violent que d'habitude (et même cru, parfois, en raison du sujet). Il y a une forme de rage dans ces extraits. Mais l'important ici, le cœur du récit, ce ne sont pas les coulisses du pouvoir, la réalisation des ambitions, ni le point de vue des victimes directes (d'autres romans l'ont abordé ou le feront), mais les victimes indirectes, celles qui restent dans l'ombre et auxquelles on ne pense pas. J'ai beaucoup aimé cette réflexion sur ceux dont on ne parle pas. Qui sait comment les proches, et plus particulièrement les enfants, vivent, endurent et affrontent les actes de leurs parents? Qui sait ce que deviennent ceux qui vivent en périphérie du point d'impact, avec quelles séquelles ils doivent composer quand l'intérêt est retombé, quand la presse a laissé couler, quand les petits arrangements entre amis ont permis aux principaux intéressés de s'en sortir en toute impunité. Derrière cette histoire de dommages collatéraux, derrière le vécu d'Antoine pointe une charge contre un certain monde politique et médiatique, contre la manipulation, contre le sentiment d'impunité de ceux qui sont du bon côté de la barrière, contre l'indifférence et l'abandon.

Antoine, comme d'autres de ses personnages, est un funambule, marchant au bord de sa vie comme de ces falaises où il se réfugie. Il se cherche une place, une identité, une histoire familiale qui aurait du sens, qui donnerait du sens à sa trajectoire. On a envie de lui souhaiter de se révéler, de se fixer, de s'attacher. On voudrait lui conseiller d'accepter d'en prendre le risque, lui qui a pourtant bien conscience que "vivre à [ses] côtés, c'était plonger sa main dans l'eau et la regarder filer entre les doigts."

 

Est-il bien nécessaire de vous dire à quel point j'ai aimé ce nouveau roman? Malgré son changement de registre et ses passages un peu glauques, auxquels il ne nous avait pas habitués auparavant, j'y ai retrouvé tout ce qui fait que j'aime cet auteur, sa petite musique qui le rend reconnaissable entre tous.
La tonalité mélancolique, le regard plein d'empathie mais aussi de réalisme, sans concession. Les personnages touchants, pétris de doutes, de remords et d'interrogations, qui fuient leur passé, leur famille ou leur vie, qui regardent plus qu'ils ne participent. La petite lame qui pique là où ça fait mal et qui fait cogiter (sommes-nous donc voués à être toxiques dès lors que nous sommes parents? nos enfants nous reprocheront-ils forcément d'avoir été trop ceci ou pas assez cela, quelle que soit l'éducation pour laquelle on aura opté?) (et oui, ça me travaille).
Le souffle d'air que procure la Bretagne, qui s'esquisse au fil des romans comme un personnage à part entière. La certitude que, si on gratte un peu, aussi importante que soit la couche de solitude, de nostalgie, d'inadaptation à ce qui nous entoure, tout "n'est pas passé".
La plume qui montre et qui suggère, qui dénonce et qui apaise, avec toujours les mots qu'il faut. Ça sonne toujours juste, à un point tel que ça en devient perturbant, pour moi.

Une fois de plus, son écriture m'a transportée, happée de la première à la dernière page. Une fois de plus, j'ai eu beaucoup de plaisir à le retrouver, et c'était de ce fait bien trop court.

... J'ai envie de relire Les lisières...