borddemer

Elle vit seule avec ses deux petits garçons et pour la première fois les emmène en vacances. Cette escapade doit être une fête, elle le veut, elle le dit, elle essaie de le dire.
Ensemble ils vont donc prendre le car, en pleine nuit, sous la pluie. Les enfants sont inquiets : partir en période scolaire, partir en pleine semaine, partir en hiver à la mer les dérange. Mais demain tout ira bien, demain ils seront heureux. Demain il fera beau et ils verront la mer. Dans une langue âpre, empreinte de poésie, de tendresse et de révolte, Véronique Olmi compose une histoire simple et bouleversante. Car ce roman est un véritable cri - dérangeant, terrifiant, déchirant.

J'avoue avoir hésité avant de rédiger un billet. Envie d'oublier, de passer à autre chose. Oui, mais... L'écriture de Véronique Olmi mérite pourtant d'être (re)connue. Écriture que j'ai plusieurs fois, en cours de lecture, rapprochée de celle d'Olivier Adam, qui excelle à se pencher sur ces personnages paumés.
Voila un court roman qui pose bien des questions. Sur le bonheur, l'amour, la normalité, la santé mentale. Sur le regard des autres et la force que l'on a ou pas de s'en affranchir. Sur les priorités, ce qui est important pour nous. Et partout, derrière chaque page, cette question lancinante : "Suis-je une bonne mère?". Oui, moi, lectrice, suis-je une bonne mère? Suis-je meilleure ou pire que cette femme qui fait ce qu'elle peut avec ce qui lui a été donné? Moi, épuisée par les microbes qui viennent de nous envahir, n'ai-je pas eu la tentation, comme la narratrice, de dire "Oui oui, allez jouer, je vous regarde" pour aussitôt fermer les yeux, assise un instant sur une chaise, au lieu de profiter de leur présence, de leurs jeux et de leurs rires? Et au-delà, suis-je une bonne personne, suis-je capable de tendre la main quand je rencontre une personne qui, comme elle, se tient au bord du gouffre?

Véronique Olmi nous fait entrer dans la tête de cette femme à la dérive, totalement dépassée par ses angoisses, par sa dépression, mais aussi par son amour pour ses enfants. Cette femme qui, comme tant d'autres dans la réalité, élève seule ses deux fils et vit, chaque jour, dans la pauvreté et la misère sociale. Cette femme qui se sent jugée, toujours, quoi qu'elle fasse, en tant que femme et mère. Dans ce récit à l'ambiance sombre, lourde, oppressante, on suit ses pensées, ses angoisses, ses souvenirs, ses coups de gueule, et l'auteur écrit comme son personnage parle : langage oral, populaire, à la ponctuation déficiente. La langue est amère, sèche, mais si douce parfois losqu'elle évoque ses enfants. Et le cadre se met à l'unisson : un hôtel miteux, des gens peu sympathiques, la mer en hiver, déchaînée et sombre, le froid et la pluie qui glace jusqu'aux os... et puis un rayon de lune qui éclaire les visages.

Alors que l'on sait dès le début que la machine est en marche, inexorablement, que la lumière se limitera à ce rayon de lune, la fin est malgré tout glaçante, et ce d'autant plus que l'auteur ne nous en épargne pas la durée. J'en suis sortie essoufflée (j'allais écrire étouffée), liquéfiée, avec la sensation d'avoir pris un coup de poing dans le ventre, poursuivie par cette histoire. La suite, on la lit parfois dans les journaux; mais jamais on ne comprend, de l'intérieur, quel enchaînement et quel raisonnement ont pu mener jusque là. C'est cela que Véronique Olmi a osé nous montrer, et elle l'a fait avec énormément de talent.

Bord de mer est un livre dont on ne sort pas indemne et qui me poursuit depuis que je l'ai refermé; "beau" (si l'on peut dire) et poignant malgré le désespoir et le découragement qui en suintent. J'ai ressorti Pagnol pour enchaîner : cigales contre grisaille...