lejourdavant

"J'allais venger mon frère, mort en ouvrier. Venger mon père, mort en paysan. Venger ma mère, esseulée à jamais. J'allais punir les Houillères, et tous ces salauds qui n'avaient jamais payé pour leurs crimes."

Michel a vécu son enfance dans un bassin minier, entre un poster de Steve McQueen et Joseph, ce frère aîné admiré, adulé, devenu mineur contre la volonté de son père. Ce grand frère qui lui ramenait toujours son "pain d'alouette" et se noircissait peut-être les ongles un peu plus que nécessaire pour lui offrir le plaisir de les nettoyer. Mais un matin de 1974, après la trêve de Noël, une explosion tue 42 mineurs. Joseph, mort seulement après quelques jours de coma, est exclu de la liste officielle des victimes. 

J'ai grandi dans une région riche de son passé minier. On voyait des terrils en allant à la piscine, des corons en allant à l'hôpital, et un châssis à molettes au Pass. On avait plein de copains italiens dont certains étaient là en partie à cause des "accords charbon". Mon arrière-grand-père et mon grand-père sont descendus, parmi tant d'autres. En juin dernier, j'ai enchaîné en quelques jours la visite de l'ancien charbonnage de Bois-du-Luc et une remise de diplômes organisée dans l'enceinte du Bois du Cazier (où un incendie entraîna 262 morts le 8 août 1956). Deux lieux impressionnants, chargés d'histoire... et d'histoires. Deux lieux dans lesquels je me suis demandé, comme à chaque fois, comment ces mineurs avaient pu survivre à cette noirceur, cette poussière, cette chaleur suffocante, cette absence totale de lumière. Des visites et des explications qui ont presque provoqué chez moi un sentiment de claustrophobie, et une infinie sympathie pour ces hommes et ces gamins qui vivaient pratiquement en vase clos, le charbonnage mettant tout en oeuvre pour les empêcher de quitter son enceinte - ne serait-ce que pour assister à la messe - et les plaçant sous une surveillance quasi constante.


Je vous ai déjà dit ici tout le bien que je pense de Chalandon et de son écriture. Dire que j'attendais ce nouveau roman avec impatience serait bien en-deçà de la vérité (ma libraire en sait quelque chose...). Est-ce le thème ou la proximité avec ces visités? Je suis en tout cas à deux doigts de crier au génie.

J'ai littéralement dévoré ce roman qui s'appuie sur une histoire vraie. La catastrophe de Liévin a réellement eu lieu, le 27 décembre 1974, dans laquelle 42 mineurs ont perdu la vie. Cette catastrophe était évitable, elle était due aux conditions de travail des mineurs, toujours obligés d'en faire plus avec moins de protection, pour plus de profit. On sent la rigueur du journaliste, dans la description des événements et des conditions de vie et de travail. Le reste, les personnages, leur histoire, le basculement du récit social au roman psychologique, est l'oeuvre de l'écrivain. Et quel écrivain ! J'ai retrouvé dans ce roman tout le talent narratif de Sorj Chalandon, son humanité, sa sensibilité, la nostalgie que j'avais déjà ressentie à la lecture de Profession du père. Comme dans ce dernier roman, j'ai eu envie de me glisser au milieu des familles, devant les grilles, de m'approcher de Michel et de Sylwia. J'ai eu envie de dire à Cécile de s'accrocher encore un peu, pour Michel, parce que sans elle il allait ou dépérir ou péter un plomb. On plonge alors dans l'obsession de ce frère qui s'est juré, un jour, de se venger de la mine. Et malgré tout ce que son projet peut avoir de répréhensible, on ne peut s'empêcher de rester à son coté, de le comprendre et de l'accompagner jusqu'à son procès.

Michel veut venger son frère, ses collègues, sa famille, et finalement c'est à l'ensemble des mineurs d'ici et d'ailleurs que ce livre rend hommage. Tous ceux que la mine a tués, directement ou indirectement. Tous ceux qui n'auront pas profité de leur pension, de leur famille, qui auront respiré du charbon jusqu'à leur mort, les poumons bouffés par la silicose.

Ce roman m'a bouleversée, chamboulée, autant par son histoire et sa narration que par la touche de son auteur. Pour tout vous dire, j'ai (brièvement) envisagé de filer à Besançon mi-septembre pour le rencontrer (brièvement, parce que non, ce n'est pas franchement envisageable). Oui, décidément, cet homme est un génie, qui insuffle dans ses romans quelque chose de particulier, quelque chose de l'ordre de l'humanité. Une âme, tout simplement. 

 

Edit après une superbe - bien que trop courte - rencontre avec l'auteur : 
Je vous conseille vraiment de foncer le rencontrer et l'écouter si vous en avez l'occasion. Sorj Chalandon met autant d'émotions dans ses rencontres que dans ses romans. De l'émotion, mais aussi de l'intérêt pour son interlocuteur, et une rage qui fait du bien. J'aurais pu l'écouter pendant des heures... Je suis repartie heureuse, émue, les larmes aux yeux (et totalement incapable de lire un autre auteur pendant une semaine). J'aimais ses livres, j'admirais l'auteur, j'ai découvert l'homme et je l'aime encore plus à présent. C'est ma plus belle rencontre (on sait pourtant qu'il y en a eu, et notamment d'auteurs qui comptent beaucoup pour moi) et je pense sincèrement qu'aucune ne l'égalera. 

 

Challenge Rentrée Littéraire 2017 #2 (et premier coup de coeur!)